Bordeaux années 80

Quand j'avais une vingtaine d'années, vers 1982-1985, je vivais à Bordeaux dans une rue située entre la caserne des pompiers et la place Gambetta, un des coeurs de la ville. Cette rue bordait le dernier pâté de maisons restant de l'ancien quartier Mériadeck. Cet ancien quartier mal famé avait été rasé, sa population expédiée en périphérie de la ville et, à la place, on avait construit un immense centre commercial moderne et des bureaux, de grands immeubles en béton et verre étincelants au milieu des vieilles et basses bâtisses en pierre blanche noircies par la pollution et les vapeurs de vin.

Cette rue étroite était une des plus passantes de la ville et les encombrements débutaient dès 15 h ; quand un camion de pompiers tentait de franchir en fin de journée ce goulot, c'était un vrai plaisir, la sirène bloquée sous la fenêtre pendant de longues minutes, chaque jour...

Nous vivions un de ces petits immeubles anciens de quatre étages, avec un seul appartement à chaque étage, les toilettes de chacun dans l'escalier à mi-palier et une boutique au rez-de-chaussée. Là, c'était une épicerie tenue par une femme divorcée qui me paraissait mûre, sans doute n'était-elle pas plus vieille que je ne le suis maintenant. Elle vivait au 1er étage, juste au-dessus de sa boutique. L'arrière-boutique occupait toute l'ancienne cour intérieure. La nuit, les rats cavalaient sur la toiture vitrée de cette arrière-boutique et l'épicière se battait contre eux depuis sa fenêtre (Bordeaux étant un port, grouillait de rats. La nuit, on les voyait fréquemment se glisser dans les caniveaux, le long des voitures stationnées). Quand elle ne travaillait pas à sa boutique, l'épicière écoutait toute la journée « Femme libérée » en boucle.

Au 2ème étage, vivait une femme asiatique, mère de deux ou trois garçons d'âge scolaire. La journée, ils n'étaient pas là (et visiblement n'avaient pas le droit de rentrer trop tôt) et elle se mettait à son balcon. Les hommes qui montaient chez elle semblaient être des habitués. L'un d'entre eux était particulièrement fidèle, un petit gringalet en survêtement de sport (rien à voir avec les jogging de maintenant !) qui rôdait sur le trottoir d'en face jusqu'à ce qu'elle lui fasse signe de monter. Elle vivait avec un homme qui semblait plus âgé qu'elle, un grand type costaud, à qui certains soirs elle faisait des scènes en l'accusant de la tromper.

Au 3ème étage, c'était nous, le jeune couple, lui employé et elle étudiante, plutôt sages et tranquilles... Nous partions chaque matin en vélo, quel que soit le temps, pour faire nos 7-8 km de trajet en slalom entre les voitures et les bus. Nous avions pour tout chauffage une antique chaudière à charbon et de vieux radiateurs en fonte, la soute était située à côté des toilettes, sur le demi-palier. Durant ces hivers-là, nous avions de la gelée sur les vitres, à l'intérieur... L'appartement avait une curieuse forme triangulaire, avec la plus grande façade au nord côté rue, le soleil ne pénétrait que quelques minutes par jour dans la chambre, côté cour.

Au dernier étage, il y avait un appartement déserté mais plein des affaires du dernier des locataires. Un jour, le froid d'un de ces hivers très rudes que nous avions passés là-bas avait fait éclater les tuyauteries dans ce logement. Curieusement, l'eau montait en haut de l'immeuble avant d'être redistribuée dans chaque appartement et c'est bien sûr dans celui du haut qu'un tuyau avait éclaté. Ainsi, après avoir été privés d'eau, nous avons été inondés au moment du dégel.

La nuit, sur le trottoir d'en face une jolie femme se postait sur le pas de sa porte, vêtue de longues bottes, de grandes chaussettes multicolores, un mini-short (ou était-ce une très mini-jupe ?), un blouson... L'uniforme de la prostituée type de l'époque. La journée, elle faisait ses courses dans le quartier vêtue de fraîches robes fleuries, on aurait dit une pure jeune fille.

Non loin de là, dans une ruelle, se trouvait une petite épicerie vieillotte, tenue par un couple hors d'âge : des étagères sans fioritures, recouvertes d'un bric-à-brac de boîtes de conserve et de cartons contenant tout ce qui est nécessaire sans le superflu. J'y allais parfois pour le plaisir de replonger dans cette ambiance : on se serait cru dans une boutique de campagne. Un-e client-e fidèle de cette épicerie était un-e travesti-e : une femme trop grande, fardée, à la voix un peu trop grave, aux mains et aux pieds immenses ; mais infiniment plus coquette et féminine que je ne l'ai jamais été. Je trouvais merveilleux le contraste entre ce-tte travesti-e et ce vieux couple d'épiciers qui semblait échappés d'une échoppe de village.

Notre logement était régulièrement envahi de cafards. De gros cafards noirs qui couraient partout, y compris sur nous dans le lit la nuit. Parfois, nous en trouvions en train de grignoter le pain laissé sur la table : comment avaient-ils pu y accéder ? Quand nous avons fini par trouver un insecticide vraiment efficace, nous avons ramassé des petits cafards morts par dizaines chaque matin dans le bac à douche.

Notre sonnette ne fonctionnait pas et nous n'avions pas le téléphone, ce qui était fréquent à l'époque pour des jeunes un peu fauchés. Quand des copains venaient nous voir impromptu, ils devaient hurler et siffler pour tenter de se faire entendre du 3ème étage par-dessus le bruit de la circulation, ou attendre que quelqu'un ayant la clef passe par là, ou espérer que la porte ne soit pas fermée, ce qui arrivait souvent, en particulier la journée, pour les clients de la voisine du 2ème... Quand la porte était fermée, elle n'était pas contente, et quand la porte était ouverte, c'est l'épicière qui n'était pas contente.

En écrivant ces quelques lignes, tout cela me paraît bien exotique maintenant. Le téléphone portable n'existait pas, les ordinateurs étaient réservés aux passionnés ou aux universitaires spécialisés et on leur causait en basic, les enfants jouaient encore sans doute au ballon, à la marelle ou à la corde à sauter...

le 28 mars 2008

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