En 1968, j'allais sur mes sept ans et nous habitions dans les Landes, rue des Sables. Nous ne sommes malheureusement restés que quelques mois dans ce lieu qui était merveilleux pour moi : une grande maison avec un vaste salon que nous avions magnifiquement décoré de guirlandes faites maison pour Noël, et un immense jardin. La chaudière à charbon du chauffage central trônait dans la cuisine et ma mère se battait contre elle chaque matin. Il y avait des souris, dans cette maison, et un jour ma mère a cru qu'elles avaient attaqué la tablette de chocolat... avant de se rendre compte, à l'air confus de ma petite soeur, que c'était elle, la petite chipie, qui avait grignoté le chocolat !
Le jardin étirait une clôture rouillée le long de la rue et, sur les trois autres côtés, un haut mur en éléments de béton préfabriqués. Au fond, le mur était mitoyen avec le cimetière. Sur le côté, nous avions des voisins dont le grand fils, un peu simplet, nous rendait visite en grimpant à une échelle. Ou bien le mur n'était pas si haut ? Je ne crois pas qu'il venait vraiment, en fait, mais il jouait avec les trois petites filles que nous étions du haut de son mur, du moins est-ce le souvenir flou que j'en garde. Je me souviens aussi de deux appentis qui étaient autant de cavernes d'Ali Baba.
Au bout de la rue, il y avait une menuiserie artisanale ; le son régulier de la scie circulaire ponctuait la vie du quartier. De l'autre côté de la rue, une coiffeuse ; un jour, j'avais appelé ma mère car j'avais vu venir l'institutrice ; en fait, celle-ci allait chez la coiffeuse et ma mère, sortie précipitamment à mon appel, s'était sentie ridicule et m'avait grondée...
Pour je ne sais quelle raison, mon père s'était pris de passion pour le ricin et ses si jolies graines marbrées, il avait rêvé d'une forêt de ricin dans le jardin, sous lesquels nous pourrions jouer, ma mère n'était pas trop d'accord à cause de la toxicité de cette plante. Finalement, les graines n'ont pas germé.
Un voisin leur avait prêté un bout de jardin le long de la forêt, où nous avions, avec enthousiasme, planté des fraisiers. En avons-nous rêvé, de ces fraises ! Nous avons déménagé au moment où la toute première fraise mûrissait à peine... Encore une de ces déceptions cruelles qui marquent l'imagination enfantine... Je crois que nous avions aussi semé des haricots, je me souviens de la fascination de mon père pour le mot "poquet", et des jeunes pousses de haricots sortant comme par magie du sol nu avec leurs cotylédons, joliment recourbées en crosse comme les jeunes pousse de fougère.
La maison s'ouvrait sur le jardin par une petite terrasse bordée de murs bas surmontés de lourdes jardinières en béton. Ces jardinières n'étant pas scellées, nous avions interdiction de monter dessus, mais bien sûr les interdictions sont faites pour être contournées et nous adorions escalader... Un jour, donc, nous jouions là. Comme j'avais le vertige et que je me sentais généralement, en tant que grande soeur, investie d'une certaine responsabilité envers les deux "petites" (nous avions assez peu de différence d'âge, pourtant), je suis sûre de n'avoir pas sauté. Mes soeurs, par contre, trouvaient très amusant de grimper sur une de ces jardinières, et de sauter en contrebas... jusqu'au moment où la jardinière est tombée sur la tête de ma petite soeur... Heureusement, la tête des tout petits enfants est souple, heureusement la rue portait bien son nom et le sol était très sableux... Alertés par nos cris, mes parents sont arrivés en hâte. Où étaient-ils ? Pourquoi laissaient-ils leurs trois petites filles jouer dans le jardin sans surveillance ? Quoi qu'il en soit, ma mère, arrivée la première sans doute, a sans hésiter soulevé la lourde jardinière d'une main pour en sortir sa petite fille (plus tard, à deux, ils ont eu du mal à remettre en place ce bac en béton rempli de terre !) Je me souviens d'une visite éclair chez le médecin, puis vaguement de l'hôpital et, surtout, de ma minuscule soeur avec son énorme pansement derrière l'oreille. Par chance, rien de grave, ça nous a juste donné un bon prétexte pour la taquiner régulièrement sur le bac qu'elle avait pris sur la tête.
L'autre souvenir marquant de cette époque, c'est le jour où j'ai retrouvé au fond du jardin une poupée que j'y avais oubliée, ou peut-être volontairement abandonnée car je ne l'aimais pas trop me semble-t-il. Les intempéries l'avaient pas mal abîmée, son visage était bruni sur un côté, ses cheveux crêpés et hérissés... Je me souviens l'avoir retrouvée avec émotion, je me souviens de mon sentiment de culpabilité de l'avoir ainsi abandonnée, et elle est devenue par la suite ma poupée préférée... Il s'est écoulé une trentaine d'années avant que je comprenne que j'avais, comme le font souvent les enfants, rejoué ce jour-là une des pages les plus tragiques de ma petite existence...
En même temps, des papiers décorés provenant du Japon ou de Chine sont importés en France. Ces papiers imprimés, peints ou
gaufrés, aux riches motifs, sont fragiles et coûteux mais comme ils plaisent beaucoup, ils sont rapidement contrefaits.
En 1759, Louis XV autorise de nouveau la fabrication et le commerce des Indiennes. Les papiers peints profitent du renouveau de
cette industrie dont les techniques sont très proches et s'exercent parfois dans les mêmes ateliers. Ils ont aussi les mêmes motifs : fleurs, animaux, arbres, aux couleurs vives. En même temps,
on importe d'Angleterre de nouveaux papiers peints aux fonds uniformément coloriés à la brosse, l'impression étant réalisée avec des couleurs épaisses, à la détrempe et non plus à
l'huile.
L'utilisation de couleurs à la détrempe, de dessins nouveaux et le concours de peintres renommés (Cietti, Lavallée-Poussin,
Huet et Boucher fils) lui permirent de donner au papier de tenture son originalité et assurèrent son succès et sa gloire. Les papiers peints proposent alors des ramages, des verdures, des
paysages, des marines, des tableaux d'histoire. Les couleurs sont brillantes, les nuances fines, les dessins agréables et variés. Les assortiments suivent les destinations des pièces de la
demeure et les coûts sont corrects. Les papiers peints sont moins solides que les étoffes mais moins monotones, moins beaux que les tapisseries mais moins chers, moins fins mais de couleurs plus
gaies.
Après la Révolution française, Jacquemart et Bénard, successeurs de Réveillon, parviennent à rendre l'apparence et l'éclat des
tissus les plus variés. Les arabesques sont passées de mode, et sont remplacées par le pastiche d'étoffes plissées. Leur succès est tel qu'on les utilise pour parer les murs des salles à manger
et des salons dans les riches appartements où se développeront les panoramiques de Dufour et Zuber.







